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Elle n’avait de secours à attendre de personne. Et, ce qui était pire, personne ne s’inquiéterait à son sujet avant plusieurs jours. La seule personne qui lui voulût probablement du bien dans tout Uraniborg était le naute, mais il n’apprendrait ce qui lui était arrivé que bien trop tard. La situation était sans issue, pensait-elle froidement, étendue sur une couchette du navire. Elle avait cessé d’avoir peur.
La terreur était incrustée au plus profond d’elle-même, mais elle ne s’en rendait plus compte. Lorsqu’elle ouvrait les yeux, elle apercevait la paroi de la cabine, au loin, et des instruments, un écran que traversaient des taches colorées dépourvues de signification. Sur la gauche, il y avait une porte close. Sur la droite, une cloison métallique, peinte en gris.
Des heures, elle avait pleuré, le visage tout contre la paroi. Mais elle n’avait plus peur de ce qui pouvait lui arriver. Elle avait peur de ce qu’elle était. Elle avait peur de découvrir que Foran, Fulgo et Shrinagar avaient raison et qu’elle n’était pas Ina d’Argyre, que cette identité n’était pour elle qu’un masque.
Un masque.
Elle essayait d’oublier le masque de l’aveugle, aussi. Ce visage immobile, ces traits insignifiants et terrifiants. Elle essayait d’oublier les doigts. Mais ce n’était pas facile.
Et la question revenait à intervalles réguliers, comme une douleur lancinante : « Qui es-tu ? » La solution était sur Mars, ou sur la Terre. Elle ne pouvait pas résoudre la question avec sa seule mémoire.
Quand elle n’aurait plus de mémoire, il n’y aurait plus de problème. Mais la perspective de l’amnésie était pire encore que tout le reste. Elle avait peur de ce qu’elle serait lorsque la drogue lui aurait été administrée et aurait fait effet. Alors, elle ne serait plus personne.
« Qui es-tu ? » Elle ne pouvait pas échapper à la question. La réponse vint automatiquement : « Je suis Ina d’Argyre et j’aime Jor Arlan. »
Mais cela ne prouvait rien. C’étaient des réponses abstraites qui ne suffisaient plus à la convaincre, dont elle mesurait l’insignifiance. Comment peut-on être sûre de son nom ? Comment peut-on savoir qu’on aime réellement un homme qu’on n’a jamais vu ? On ne sait qui on est que lorsque les autres vous reconnaissent. Et peut-être était-elle inconnue sur Mars ou sur la Terre ? On ne sait qu’on aime que lorsqu’on est aimée en retour. Mais sans doute Jor Arlan, qui ignorait jusqu’à son existence, se soucierait-il fort peu d’elle ? Non, Foran, l’aveugle, avait raison : l’histoire d’Ina d’Argyre, petite fille lancée dans l’espace par un espoir insensé, n’avait guère de poids. Qui pouvait y croire ? Elle n’était quelqu’un, un nom, une personne, que pour un seul homme, le naute Ivan von Beauchamp. Elle regrettait maintenant de ne pas l’avoir averti. Elle regrettait d’avoir essayé de se servir de lui, d’avoir tenté de jouer avec lui.
Lorsque la porte s’ouvrit, la frayeur la reprit, mais lointaine, atténuée. Une partie de son esprit lui suggéra qu’elle était toujours soumise à la suggestion hypnotique de Foran. Un instant, elle craignit une visite de l’aveugle, mais ce n’était que Fulgo. Il lui inspirait de la répulsion, mais elle ne le redoutait pas. Il n’était rien de plus qu’un mort en sursis. Le sursis pouvait durer longtemps. Tout dépendait des techniques employées pour maintenir Fulgo en vie. Cela en faisait pour Foran un esclave idéal, fidèle et dévoué. Car seul Foran, sans doute, pouvait lui donner assez d’argent pour se soigner. Sur la Terre ou sur Mars, il aurait été soigné gratuitement. Mais il aurait probablement passé aussi le reste de sa vie en prison.
Fulgo portait une petite boîte métallique. Il la posa sur une table, juste à côté de la couchette d’Ina. Il l’ouvrit avec précaution. Elle contenait un flacon de verre et un injecteur. La bouteille contenait la drogue destinée à produire l’amnésie.
— Laisse-toi faire, dit Fulgo. Sinon, je t’assomme et je te viole.
La menace était inutile. Elle se sentait incapable de résister. Il emplit l’injecteur. Ses doigts tremblaient légèrement parce que les radiations avaient attaqué ses tissus nerveux. Mais il ne laissa pas tomber une goutte. Il appliqua l’appareil contre le bras d’Ina, un peu au-dessus du coude. Elle frissonna au contact froid. Elle sentit le liquide pénétrer sous la peau. Au moment où Fulgo retira l’appareil, une vague de chaleur envahit Ina d’Argyre. Cela naquit dans son bras, à l’endroit approximatif de la piqûre, puis se répandit dans tout son corps. C’était une chaleur douce, bienfaisante. Elle se détendit et ferma les yeux. Le sommeil était tout proche. Elle essaya de compter les secondes. Soixante heures. Soixante fois trois mille six cents secondes au bout desquelles il y avait la dissolution de la mémoire, un avenir bâti sur le néant.
Elle ne sut jamais combien de temps elle avait dormi. Un peu avant de se réveiller vraiment, elle entendit une porte claquer. Puis ce fut le silence absolu. Elle fut sûre qu’ils étaient partis. Elle resta étendue encore un long moment, les yeux clos. La fatigue qui pesait sur elle était immense. Elle se demanda si c’était le résultat de son angoisse ou un effet de la drogue qu’on lui avait administrée. Puis une nouvelle frayeur l’envahit. Mais personne ne l’avait touchée.
La question jaillit des profondeurs de son esprit : « Qui es-tu ? » La réponse vint tout de suite : « Je suis Ina d’Argyre et j’essaie de rejoindre Jor Arlan. » Maintenant que les pirates étaient partis, il lui paraissait déraisonnable de penser un seul instant qu’elle pouvait ne pas être Ina d’Argyre. Elle se souvenait de détails infimes, de choses qui l’avaient frappée dans son enfance sur Mars, qui remontaient à la surface, et qu’aucun psychologue n’aurait songé à introduire dans une mémoire de synthèse.
Elle se redressa sur la couchette et aperçut sur la petite table un compteur horaire. Il fonctionnait sans aucun bruit. Il pouvait indiquer le temps de fonctionnement d’un instrument pendant dix mille heures.
Mais sur la seconde échelle, celle des dizaines d’heures, on avait tracé une petite ligne, à la peinture rouge, exactement au niveau de la soixantième heure. L’aiguille approchait de la division qui indiquait la deuxième heure. Le compteur horaire devait être une attention de Foran. Il lui restait cinquante-huit heures, très exactement.
Au bout de cinquante-huit heures, l’instrument précis et fidèle qu’était sa mémoire se détraquerait. Elle se demanda si ce serait brusque ou lent. Elle se dit que selon les lois générales de l’oubli, ses souvenirs les plus récents s’en iraient d’abord, puis ceux qui étaient juste un peu plus anciens, et ainsi de suite, par couches successives, comme un oignon qu’on pèle. Et lorsque la drogue aurait fait son œuvre, il ne lui resterait plus que quelques souvenirs de base, le langage, par exemple, et encore aurait-elle sans doute oublié la plupart des termes techniques qu’elle avait acquis récemment. Peut-être des impressions vagues remontant à sa petite enfance. Une espérance folle l’envahit brusquement ; si elle n’était pas vraiment Ina d’Argyre, si sa mémoire était fabriquée, peut-être la drogue ne s’attaquerait-elle qu’à sa personnalité d’emprunt et révélerait-elle la vraie ?
Elle se leva et marcha vers la porte qui s’ouvrit sans difficulté. Elle se promena dans le navire. Il était complètement désert. Toutes les portes étaient ouvertes. Elle se dirigea, le cœur battant, vers la cabine de pilotage. Tout était en ordre. Le navire était si petit qu’il n’y avait de place dans la cabine que pour un pilote. Elle s’assit dans le grand fauteuil de métal et de plastique et examina le tableau de bord. Les réservoirs étaient presque pleins de carburant. Elle avait pour environ trois semaines d’air. Ils avaient seulement pris la précaution de mettre hors d’usage les installations de recyclage de l’air qui lui auraient permis de tenir presque indéfiniment.
Ils avaient détruit la radio, aussi. Ils n’avaient même pas pris la peine de revisser le carter métallique. Ils avaient écrasé les cristaux, arraché les fils, brûlé au chalumeau les circuits imprimés. Elle se pencha sur le châssis et essaya de mesurer l’ampleur des dégâts. C’était sans espoir. Elle avait de bonnes connaissances en physique, mais même un spécialiste ne s’en fût pas tiré.
Elle reprit sa visite du navire. La minuscule cuisine était intacte. Elle avait des vivres pour plus d’un mois. Elle retourna dans la cabine de pilotage et fit mentalement quelques calculs. Somme toute, la situation aurait pu être pire. Elle présentait même un net avantage sur ce qu’elle avait été sur Uraniborg.
Maintenant, Ina d’Argyre possédait un navire en état de marche, un navire qui pouvait l’emmener sur Ganymède.
Elle se demanda pourquoi ils n’y avaient pas prêté plus d’attention, lorsqu’ils avaient exploré sa mémoire. Sans doute cherchaient-ils autre chose et ne s’étaient-ils livrés qu’à une étude limitée ?
Mais ils avaient complètement négligé le fait simple mais important qu’elle avait fait de longues études d’astronomie et d’astronautique.
Elle était parfaitement capable de piloter un navire.
Naturellement les risques étaient importants. Elle n’avait pas l’expérience d’un pilote et l’atterrissage sur une planète à gravité élevée et dotée par surcroît d’une atmosphère aurait risqué d’être catastrophique. Mais la pesanteur sur Ganymède est beaucoup plus faible que sur Terre, et toute l’atmosphère du satellite de Jupiter est gelée. Le seul problème réel était celui de la navigation et elle était parfaitement équipée pour le résoudre.
Seulement, elle ne disposait que d’un peu moins de cinquante-huit heures.
Elle commença par explorer systématiquement les placards et les tiroirs de la cabine. Elle n’y trouva pas ce qu’elle cherchait. Elle fouilla tous les recoins du navire, les soutes, la cuisine, les cabines destinées aux membres de l’équipage. Nulle part, elle ne trouva de papier. Ni de crayon, ni rien qui pût lui permettre d’écrire, d’ailleurs. Il n’y avait même pas de serviettes en papier dans les armoires de la cuisine.
À cela, du moins, ils avaient pensé. Ils s’étaient dit, tout comme elle, que pendant ces soixante heures, elle essaierait d’écrire ce qui lui était arrivé, ce qu’elle avait entendu, et ils ne lui avaient pas laissé la moindre chance d’y parvenir.
Les enregistreurs magnétiques avaient été sabotés. Tout ce qui pouvait servir de mémoire artificielle avait été détruit à bord du navire avec un soin méticuleux.
Elle pensa un instant se servir des mémoires du calculateur du navire, mais il lui aurait fallu pour cela démonter l’appareil et le transformer et c’était un travail de longue haleine qu’elle n’aurait sans doute pas pu mener à bien, faute de temps et d’outils.
Le découragement l’envahit. Puis elle se ressaisit. Elle pouvait du moins estimer sa position, faire le point, calculer une orbite en se servant du calculateur de bord. Elle regardait le temps qui lui restait s’amenuiser.
Elle gagna la cuisine et se composa un repas énergétique. Elle se mit à parler toute seule, à haute voix, pour se donner du courage. Elle avait l’habitude d’être seule, mais elle éprouvait une angoisse intense à l’idée de la solitude qui fondrait sur elle quand elle ne saurait même plus pourquoi elle se trouvait là.
Pendant les heures qui suivirent, elle réfléchit beaucoup. C’était sans doute une imprudence folle que de se diriger vers Ganymède.
Elle eût probablement mieux fait d’essayer de regagner Uraniborg. Mais c’était seulement sur Ganymède qu’elle apprendrait qui elle était réellement et quel rôle elle jouait dans la partie qui était en train de s’engager.
L’idée lui vint à force de regarder les débris calcinés du poste de radio. Elle avait bien essayé de graver sur les parois en se servant d’une tige de métal comme burin. Mais l’émail qui les recouvrait faisait honneur à son fabricant ; il ne se laissa même pas entamer superficiellement. Il eût fallu un diamant pour l’attaquer, mais c’est un objet qui se rencontre rarement à bord d’une petite fusée croisant en plein espace.
Elle avait essayé d’imaginer un code simple qui lui permette de communiquer avec elle-même au-delà de son amnésie, en se servant d’objets disposés dans un certain ordre sur le plancher des cabines. Mais les possibilités sémantiques des rébus sont limitées. De plus, elle n’était pas certaine de se souvenir du code, si simple fût-il. Elle ne pouvait même pas être sûre de savoir encore lire lorsque la drogue aurait produit son effet. Et il ne lui restait qu’un peu plus de quarante heures.
Jusque-là, elle avait réussi à ne pas dormir. Elle avait trouvé dans la pharmacie du navire des produits anti-fatigue. Mais elle n’osait pas en user indéfiniment. Un épuisement profond pouvait conduire la drogue qui lui avait été injectée à agir beaucoup plus rapidement. Si elle ne dormait pas pendant les soixante heures, elle risquait de devenir folle, comme Foran le lui avait prédit.
Pour le moment, elle se contentait de réfléchir en regardant les étoiles par la baie courbe, en fixant le disque de Jupiter qui grossissait insensiblement.
Le voyage vers Ganymède prendrait un peu plus d’une semaine. Mais si elle ne parvenait pas à noter les indications précises qui lui permettraient de piloter le navire après l’amnésie, elle dépasserait Jupiter, elle s’enfoncerait dans la nuit, jusqu’à ce que ses moteurs s’arrêtent, jusqu’à ce que l’air devienne irrespirable. Elle mourrait sans comprendre pourquoi.
Mais l’idée lui vint. Elle se précipita vers les casiers d’ordinaire pleins d’outils de la cabine. Ils étaient pratiquement vides, mais elle y trouva ce qu’elle cherchait.
Le chalumeau qui avait servi à détruire le poste de radio.
Il fonctionnait. Lorsqu’elle l’eut branché sur une prise de courant, il émit un léger grésillement et sa pointe devint incandescente. Elle régla la flamme. Ce n’était d’ailleurs pas une flamme, à proprement parler. C’était un faisceau de micro ondes focalisées qui pouvaient élever la température de n’importe quel objet dans des proportions considérables.
La flamme était un pinceau. Avec le chalumeau, elle pouvait écrire sur les parois.
Mais elle ne s’en servit pas tout de suite. Elle fit juste un essai. Elle inscrivit son nom sur le mur. Le chalumeau ne dégageait pas la moindre fumée. L’émail noircissait, tout simplement.
Elle lut son nom.
Puis elle débrancha le chalumeau, le rangea soigneusement et alla dormir.
Il lui restait quelque trente-cinq heures.
Lorsqu’elle s’éveilla, il lui sembla que l’aiguille du compteur horaire avait fait un bond. Elle avait dépassé la moitié de la course qui la menait vers la ligne rouge des soixante heures. Il ne restait qu’un peu moins de trente heures. Ina réprima un mouvement d’affolement et se précipita dans la cabine de pilotage. Pendant les heures qui suivirent, sans jamais s’arrêter, elle écrivit sur le mur.
Elle commença par écrire qui elle était et d’où elle venait, et pourquoi elle se trouvait dans ce navire. Elle espérait ainsi échapper à la folie. Elle s’écrivait à elle-même une lettre sur l’immense page des parois du navire.
Cela couvrit presque toutes les parois de la cabine de pilotage. Dans l’étroite coursive, elle commença les calculs qui devaient lui permettre de se poser sans heurt sur Ganymède. Les calculs en eux-mêmes n’étaient rien. La véritable difficulté commença lorsqu’il lui fallut exposer en termes simples et concrets les manœuvres qu’elle devrait accomplir.
Piloter un navire de l’espace est une série d’opérations simples qui ne demande pas beaucoup d’effort physique, ni intellectuel. Mais la séquence de ces opérations est fondamentale. En principe, un enfant de cinq ans peut accomplir chacun des mouvements nécessités par le pilotage, mais il les accomplirait dans n’importe quel ordre parce qu’il ne comprendrait pas la logique interne qui préside à leur ordonnancement. Lorsque la drogue aurait fait effet, elle n’aurait guère plus de souvenirs qu’un enfant de cinq ans.
Il lui restait une dizaine d’heures quand elle entama la troisième partie de cette longue lettre. Les deux premières parties n’avaient été que des préliminaires. Seule la troisième lui importait vraiment. Les deux premières parties devaient lui permettre de survivre. Mais la troisième lui permettrait d’accomplir quelque chose, de retenir l’attention de Jor Arlan, d’être digne de lui.
Elle copia tout ce dont elle se souvenait de ses travaux sur le projet « Astéroïdes ». Elle avait une bonne mémoire et aurait pu retrouver au moins l’essentiel de ses conclusions. Mais le temps lui manquait. Il lui fallut choisir. Il lui importait peu de ne pas comprendre ce qu’elle avait écrit, lorsqu’elle aurait oublié. Elle écrivait pour d’autres, pour des astronomes, pour des techniciens. Elle écrivait pour un avenir lointain où elle aurait retrouvé ses connaissances si cela était possible. Elle écrivait en souvenir d’un passé qui lui paraissait être la meilleure preuve qu’elle était bien Ina d’Argyre et non un agent quelconque, un pion truqué d’une puissante Administration. Seule une d’Argyre, pensait-elle avec une certaine fierté, pouvait considérer sans frémir des plans d’une telle étendue.
Mais, tandis qu’elle écrivait, fébrilement, regardant l’aiguille s’approcher sûrement de la ligne des soixante heures, sa conception du projet se transforma. Certains mots commençaient à lui manquer. Elle devait faire un effort pour écrire. Et en même temps, elle n’était plus si sûre de la perfection de sa solution. Précipiter dans le soleil les astéroïdes dangereux pour dégager des voies de navigation aux voiliers solaires était certes une idée colossale, mais cela représentait aussi un gaspillage considérable. Des tonnages énormes de minerais précieux seraient perdus à jamais. Il y avait aussi le risque que cet afflux de matière déclenche dans le soleil une phase critique d’instabilité qui pouvait conduire au cataclysme. Le risque n’était pas élevé, elle pouvait juste l’évaluer, mais non le calculer de façon certaine. Mais s’il était trop important, cela pouvait suffire à faire condamner le projet. Car qui jouerait avec la vie de toute une espèce dans l’espoir de sauver celle de quelques centaines d’individus et de développer le commerce interplanétaire ?
Il y avait sûrement une autre solution. Mais les mots lui faisaient constamment défaut, et elle se sentait la tête étonnamment légère, elle avait envie de s’asseoir sur le sol, en profitant de la pesanteur faible qu’entretenait le générateur, pour ne pas s’envoler, de serrer sa tête entre ses bras et de dormir.
Qu’avait donc dit Foran, l’aveugle aux doigts immondes ? « Il faut toujours s’efforcer d’atteindre son but au moindre coût. » Comment peut-on nettoyer la région des astéroïdes sans risquer de bousculer la mécanique planétaire ? sans risquer de transformer le soleil en nova ? sans détruire purement et simplement les rochers du ciel ?
L’aiguille du compteur horaire indiquait qu’il lui restait environ une heure. Mais l’aiguille devait se tromper. Elle ne pouvait presque plus écrire. Les lettres devenaient énormes et maladroites. De temps en temps, il lui fallait dessiner un mot avec application. Elle s’aperçut qu’elle commençait à faire des fautes énormes. D’abord, elle fit attention et les corrigea. Puis elle ne revint plus sur ce qu’elle avait écrit. L’idée se précisait pourtant dans sa tête. Brusquement, elle entrevit la solution. Mais le chalumeau lui échappa des mains. Elle le ramassa et dessina à grand-peine des lettres majuscules :
CINTIEME PLANAITE
Un instant plus tard, elle avait oublié ce que cela voulait dire. Elle éteignit le chalumeau, le posa à côté d’elle, s’adossa contre la cloison, regarda dans le vide, et se mit à sucer son pouce en s’endormant.
Les traits tirés de l’homme vêtu de bleu disaient assez son épuisement. Il essayait de parler avec respect au vieil homme qui était assis derrière le grand bureau noir, mais sa voix laissait percer de l’irritation. Il se détournait de temps à autre et lançait un coup d’œil par la fenêtre. Le bureau dans lequel ils se trouvaient dominait l’immeuble le plus élevé de la plus grande ville de la Terre. C’était le centre de la Police scientifique.
— Nous avons tout fait, disait l’homme en bleu pour la vingtième fois. On ne retrouve pas un navire qui peut orbiter n’importe où dans le système solaire. Nous ne possédons aucun indice. Seulement ce message anonyme qui réclame une rançon et donne un délai de dix jours. Nous sommes complètement impuissants.
— Et ce naute qui l’a vue pour la dernière fois ?
— Nous l’avons retrouvé. Il se trouve encore sur Uraniborg. Il ne nous a pas dit grand-chose. Il affirme qu’elle cherchait à gagner Ganymède. Il pense qu’elle a dû tomber dans un piège.
— La petite idiote ! Dieu sait dans quelle histoire elle a pu se fourrer.
L’homme en bleu haussa les épaules.
— Je vous demande pardon, dit-il, mais je ne crois pas qu’elle soit précisément stupide. J’étudie son cas depuis trois jours, et il m’apparaît qu’elle a plutôt une forte personnalité. Et elle a des diplômes plein ses valises. Ce qui n’exclut pas l’immaturité.
— Vous voyez où cela l’a conduite. Et pourquoi voulait-elle aller sur Ganymède ?
L’homme en bleu pâlit.
— Le naute ne sait pas grand-chose. Il dit qu’elle avait une grande admiration pour Jor Arlan. Il dit qu’elle voulait le rejoindre. Je ne sais pas ce qu’il faut en croire.
Le vieil homme tripota sa cravate.
— Enfantillages, fit-il. Jusqu’où cette affaire va-t-elle nous mener ?
— Je ne sais pas, avoua l’homme en bleu. Elle risque en tout cas de nous échapper.
— Il faut que je demande des instructions, dit le vieil homme qui était le directeur général de la Police scientifique du système solaire. (Puis il se tourna vers l’homme en bleu.) Écoutez-moi, dit-il, je vous fais une confiance absolue. Si vous apprenez quelque chose à propos de Ganymède, signalez-le-moi.
Il marqua un temps.
— Cela vous vaudra une promotion. Mais ne croyez pas que nous désirions savoir quelque chose. Non. Simplement, les membres de la Police scientifique qui ont votre grade n’ont pas le droit de savoir la vérité. Ils n’ont le droit de rien savoir. Et même moi, je ne sais pas grand-chose.
L’homme en bleu cligna des yeux. Son visage gris et fatigué était brusquement devenu mou. Il n’aimait pas les secrets que l’on cache à un système solaire entier. Il savait par expérience que les secrets de cette dimension vous apportent toujours plus d’ennuis que de satisfactions.
— Et pour elle, que faisons-nous ?
— Cherchez encore, dit le vieil homme. Il est impossible que ses ravisseurs n’aient pas laissé la moindre trace.
— En fait, ils en ont laissé une, dit l’homme en bleu.
— Laquelle ?
— Son appartement d’Uraniborg a été cambriolé. Pour autant que nous le sachions, les voleurs n’ont emporté que des papiers.
— Quel genre de papiers ?
— Nous l’ignorons.
Le vieil homme lâcha sa cravate.
— Je n’aime pas du tout cette affaire. Ces papiers, cette disparition. Cela peut être beaucoup plus grave que nous le pensions. Examinez tous les indices avec soin. Mettez tous vos hommes sur cette affaire. Et si vous ne trouvez rien d’ici deux jours, remettez la rançon suivant le mode prescrit par le message. Il nous faut absolument retrouver cette fille.
— C’est aussi l’avis de ses parents, dit l’homme en bleu. Ils sont prêts à payer.
— Il nous faut retrouver cette fille, dit le vieil homme en martelant sa phrase, non seulement pour ses parents ou pour elle-même ou pour notre satisfaction personnelle, mais pour le salut du système solaire tout entier. Vous avez compris ?
— Parfaitement, dit l’homme en bleu.
Ses traits devinrent encore un peu plus gris. On ne pouvait presque plus voir qu’il avait à peu près un quart de sang noir dans les veines.
— Je ne crois d’ailleurs pas que nous la retrouverons, dit le vieil homme avec tristesse.
Les événements lui donnèrent momentanément raison. Deux jours plus tard, ils versèrent la rançon selon le rituel compliqué prévu par les kidnappeurs. Le message vint deux heures plus tard. Il indiquait une position de l’espace, rien de plus.
Les navires de la Police scientifique basés à Uraniborg se précipitèrent vers le point indiqué. Il leur fallut deux jours pour recouper l’orbite du navire qui transportait la prisonnière. Mais à l’endroit indiqué, ils ne trouvèrent rien. Ils fouillèrent toute cette région de l’espace en vain.
Mais la sinistre hypothèse du directeur général de la Police scientifique du système Solaire était inexacte.
Le navire n’était pas au rendez-vous parce que Ina d’Argyre voguait vers Ganymède.